Depuis plus d’un demi-siècle, le rock agite la planète sous les décharges électriques de ses guitares énervées. Long live rock !
Musiques afro-américaines
Blues, negro-spiritual, gospel, rhythm'n'blues, soul, funk, rap, hip hop, R'n'B, new soul.... : tous les courants se rassemblent et forment un grand fleuve noir.
La révolution électronique
De Chicago à Detroit, à Manchester, Berlin, Bruxelles, Paris ou Ibiza, l'electro est la dernière musique en date débarquée sur Terre pour faire danser les foules.
Des lieux, des moments, des personnes
Dans le ghetto de Detroit, dans un studio de Memphis, dans un quartier de San Francisco, sur le quai d'une gare dans le Mississippi, des destins individuels - musiciens, gosses des rues, producteurs, ... - s'entrecroisent au gré des rencontres. Que la magie opère, que la sauce prenne, et voilà écrite une nouvelle page musicale. Pourquoi ici et maintenant ?
La musique n'est pas un continent isolé
Son histoire et son actualité s'inscrivent dans un contexte culturel, économique, social, politique.
Selon l'ethnomusicologue Portia Maultsby, le mot "funk" vient de "lu-funki" et est issu d'Afrique Centrale. L'historien d'art Robert Farris Thompson (Université de Yale) retrouve le mot "lu-funki" au Congo.
Dans les deux cas, il s'agit de qualifier de fortes odeurs corporelles. Mais Thompson complexifie le terme en y intégrant la notion de travail et d'engagement : l'odeur de sueur est alors la preuve tangible et valorisante d'intégrité, d'effort physique et d'investissement, dans des sociétés traditionnelles où la musique joue un rôle pivot et souvent religieux.
(voir Black Music, Black Poetry: Blues and Jazz's Impact on African American versification ; publié par Gordon E Thompson, Ashgate 2014).
Après la mort de Malcom X en 1965, le Mouvement des Droits Civiques peine à apporter une réponse adaptée à l'évolution de la situation et s'avère incapable de parler aux déshérités du ghetto comme Malcom X avait su le faire.
Les émeutes raciales de Watts en août 1965 inaugurent des étés longs et chauds et montrent les limites de la non-violence.
Le Black Panther Party est fondé en 1966 et de nouveaux leaders afro-américains émergent : Stokely Carmichael, Eldridge Cleaver, Huey P. Newton, H. Rap Brown, Angela Davis…
Sur le front de la musique, le discours de la soul, compagne de route du Mouvement des Droits Civiques, est déconnecté des ghettos noirs : la vraie réponse, c'est James Brown qui l'apporte.
Son "Papa's got a brand new bag" (Papa déboule avec un nouveau truc) répond dès 1965 au "What's going on ?" (Que se passe-t-il ?), question que Marvin Gaye posera en chanson en 1971, soit 6 ans plus tard.
Plus de discours ; le message, désormais, c'est la libération, ici et maintenant : bouge ton corps, libère l'énergie de l'Afrique, ne singe plus les blancs-becs coincés, de toutes façons il ne voudront jamais de toi : le rêve de Martin Luther King se déchire.
En accentuant avec force le 1er temps de la mesure à 4/4, James Brown inaugure le funk.
Bien sûr, il n'a pas été le premier à le faire – la chose est monnaie courante dans le jazz et spécialement chez les musiciens de La Nouvelle Orleans, que James a beaucoup fréquentés.
Mais il est le premier à mettre la recette en avant d’une manière systématique.
Ce « On the one » est repérable dans de nombreux morceaux du Godfather des meilleures années (1966-1974). L’accentuation du temps 1 de la mesure est par exemple très facile à repérer dans le morceau "Make it funky" (1971), d’autant que James nous aide en comptant les temps (one-two-three-four) au début du morceau. Ensuite, le temps 1 tombe sur la syllabe « FUN» de « Make it FUNky» chanté par les choristes. Repérez-le, et ça ne vous quittera plus… vous voilà FUNKY FOR EVER !!! ;-)
Dans le sillage des USA, le rock'n'roll va s'imposer dès la fin des années 50 dans une vieille Angleterre durement touchée par la guerre.
Les jeunes ont souffert d'une enfance marquée par les privations dues au rationnement, n'ont que faire des valeurs véhiculées par l'ancienne génération et aspirent à une vie plus légère.
Le rock'n'roll débarqué depuis l'autre rive atlantique est une aubaine et la jeunesse anglaise va rapidement en reprendre le flambeau.
"Mes souvenirs d'enfance les plus anciens sont ceux du Londres de l'immédiat après-guerre. Paysages de ruines. Tiens, ici la moitié d'une rue a été rayée de la carte. Certaines zones ont végété avec leurs décombres pendant dix ans ou plus. [...] Jusqu'en 1954, j'ai été dans l'impossibilité de m'acheter un sac de sucreries. [...] Jusqu'alors, il fallait supporter l'inévitable question : "Tu as ton carnet de rationnement ?" "
(Keith Richards (photo), in Life pp 33-34 (Robert Laffont 2010 pour la trad. française).
John Lennon, né en 1940
Eric Burdon, né en 1941
Paul McCartney, né en 1942
Brian Jones, né en 1942
Keith Richards, né en 1943
Mick Jagger, né en 1943
Ray Davis, né en 1944
Jimmy Page, né en 1944
Jeff Beck, né en 1944
Van Morrison, né en 1945
Pete Townshend, né en 1945
Eric Clapton, né en 1945
Ceux qui inventeront le rock anglais sont tous des enfants de la guerre..
Brian Wilson, grand orfèvre des Beach Boys, rappelle son admiration pour les Four Freshmen, qui exercèrent sur lui une profonde influence dès son adolescence.
L'écoute du disque The Four Freshmen and the Five Trombones, sorti en 1955, l’a en effet carrément « hypnotisé » et lui a procuré « une profonde sensation d’amour... une sensation d’harmonie ».
( in Carlin, Peter Ames (2006), "Catch A Wave: The Rise, Fall & Redemption of the Beach Boys' Brian Wilson": Rodale. p. 39).
Dès son succès (fulgurant), le rock'n'roll devient une cible à abattre.
Les religieux puritains y voient l'incarnation du Mal, les racistes blancs dénoncent "un moyen pour rabaisser l'homme blanc au niveau du nègre".
Frank Sinatra dénonce "la forme la plus brutale, laide et vicieuse qui soit [...] aphrodisiaque à l'odeur rance [...] musique martiale de tous les délinquants de la planète".
Quant à la célèbre Encyclopaedia Britannica (qui fait autorité...), son édition de 1956 fait état d'une "sauvagerie lancinante [...] faisant délibérément concurrence aux idéaux artistiques de la jungle".
En été 1953, le jeune Elvis travaille comme livreur. Il fait un tour à la Memphis Recording Service, qui abrite aussi le jeune label Sun Records. Pour 4 dollars, il enregistre "My Happiness" and "That’s When Your Heartaches Begin" sur une acétate qu'il veut offrir à sa mère Gladys en guise de cadeau d'anniversaire.
Sam Phillips est à la console et demande à son assistante de noter : "Bon chanteur de ballades. A suivre".
Un an plus tard, en juillet 1954, Elvis Presley, convoqué par Sam Phillips, pousse à nouveau la porte de Sun Records, pour une session légendaire lors de laquelle, sous la direction Sam Phillips, il va enregistrer le 45-tours qui lancera le rock'n'roll.
Le 8 janvier 1935, à Tupelo, Mississippi, un peu avant l'aube, dans une petite maison construite par son mari Vernon Presley et son beau-frère, Gladys Presley donne naissance à des jumeaux.
Le premier, Jessie Garon, est mort-né. Le deuxième, Elvis Aaron, dans un peu moins de 20 ans, changera pour toujours l'histoire de la musique.
En 1951, Bill Haley enregistre une reprise de Rocket 88, et devient ainsi le 1er musicien blanc à graver un titre de rhythm'n'blues noir.
Suivront, entre autres, Rock the joint (1952), puis Crazy man, crazy (1953), qui sera le 1er titre de rhythm'n'blues/rock'n'roll blanc à se hisser dans les charts blancs. Le morceau le plus connu de Bill Haley, Rock around the clock, a été écrit pour lui en 1952 mais devra attendre le 12 avril 1954 pour être enregistré.
On retrouve ce titre dans la bande originale du film Blackboard jungle, sorti en 1955 : le succès de la chanson contribuera à paver la route d'un jeune chanteur prometteur : Elvis Presley.
Des milliers de guitaristes débutants se sont usés la peau des doigts pour sortir à peu près correctement l'intro de Stairway to Heaven, qu'ils croient devoir à Jimmy Page, guitariste de Led Zeppelin.
Mais savent-ils que c'est Randy California qui l'a composée, et que son groupe Spirit l'a enregistré dès 1968, soit 3 ans que Stairway to Heaven ne voit le jour en 1971 ?
Bon, c'est quand même pas mal les gars, on ne vous en veut pas...
... et Obama non plus :-) Chapeau les garçons ! Même Robert Plant essuie une petite larme à 6:40.
Au fait, un petit tuto muni de tablature de Stairway to Heaven est ici, pour ceux qui veulent finir sur une scène dans les plus grands stades du monde :
Bon courage les guitaristes ! Merci Randy California ! :-)
48 ans après avoir enregistré (You Make Me Fell Like A) Natural Woman, 47 ans après l'assassinat de Martin Luther King, 6 ans après avoir chanté (plutôt mal) lors de l'investiture de Barak Obama, 1er président afro-américain des USA, Aretha Franklin, né à Memphis en 1942, élevé au gospel dans l'église de son père, met tout le monde debout au Kennedy Center : Carole King (qui a écrit le morceau) est en transes, et Mister Black President essuie une petite larme.
En bon animal politique, il sait qu'ainsi il fera le tour du web et récoltera des millions de Like. N'empêche, le Barak est, visiblement, touché au coeur par la Queen of Soul.
En 1954, Dewey Philips travaille depuis 5 ans sur WHBQ, une radio locale de Memphis.
Durant son émission Red, Hot and Blue, il mélange allègrement musiques blanches et noires, et passe des disques de country, de rhythm and blues, de boogie-woogie, de jazz, mais aussi des artistes du label local Sun records.
Le 8 juillet 1954, il diffuse le premier disque d'Elvis Presley, enregistré 3 jours plus tôt.
"La réaction ne se fit pas attendre. Quarante-sept appels sur le champ et quatorze télégrammes. Ou peut-être cent quatorze appels et quarante-sept télégrammes ? Il passa le disque sept ou onze fois d'affilée, [...], sept fois encore avant la fin de l'émission. Tout Memphis semblait suspendu aux lèvres de Dewey. Il harangait ses auditeurs, les encourageait à découvrir cette nouvelle voix avec lui et débitait son baratin habituel. [...].
Quelques minutes plus tard, Elvis était à la station. [...].
"Assieds-toi, je vais t'interviewer", furent ses premiers mots au jeune homme terrorisé, raconta Dewey au journaliste Stanley Booth en 1967. "Il a dit" : "Mr Phillips, je n'y connais rien en interviews."
"Contente-toi d'éviter les gros mots", j'ai objecté.
"Il s'est assis. Je lui ai dit que je le préviendrai quand on serait prêt à commencer. J'avais calé dseux ou trois disques d'avance. On a bavardé sur ce fond musical. Je lui ai demandé où il était allé au lycée, il m'a répondu : "Humes" (un lycée blanc). Comme beaucoup de gens le croyaient noir, je voulais régler cette question une bonne fois pour toutes. Finalement, j'ai dit : "Très bien, Elvis, merci beaucoup.
- Vous n'allez pas m'interviewer ?
- C'est fait. Le micro était branché tout du long."
(in Peter Guralnick, Elvis Presley : Last train to Memphis, Le Castor Astral, 2007)
En 1946, Columbia Records dépose un brevet aux USA pour un disque plat en polychlorure de vinyle. Le nouveau support devra être joué sur un tourne-disques à amplification électrique. La commercialisation commence en 1948.
La firme RCA lancera le 45-tours 2 titres (un par face) en 1949, qui dopera la pénétration des juke-boxes... qui doperont la vente de 45-tours.
L'utilisation du vinyle améliore la qualité sonore, mais permet aussi une production de masse accélérée tout en diminuant les coûts de reproduction, d'emballage et d'expédition, le disque étant à la fois plus léger et moins fragile.
Le disque "single", produit de consommation peu onéreux, moderne et branché, remplacera progressivement le vieux 78-tours au cours des années 50 et dynamitera le marché, qui capitalisera sur le rock'n'roll, coqueluche des jeunes consommateurs blancs.
Le 1er 45-tours, Texarkana Baby par le chanteur country-and-western Eddy Arnold, à écouter ci-dessus, parut chez RCA le 31 mars 1949 et fut réalisé en vinyl vert. A l'origine, les 45-tours étaient en effet de couleur différente selon le genre auquel ils appartenaient : rouge pour la musique classique, jaune pour les chansons pour enfants, ...
"C'est étonnant, magique, surréaliste, de les voir tous danser pendant mes solos de guitare pleins de Larsen ; mes amis de l'école d'art se trouvent dans le public, droits et raides, aux côtés des mods avachis et défoncés, cette armée d'adolescents arrivés du Nord et de l'Ouest de Londres sur leurs magnifiques scooters, avec leurs cheveux courts et leurs belles chaussures.
J'ignore ce qu'en pensent les autres membres du groupe, Roger Daltrey, Keith Moon ou John Entwistle. J'ai l'habitude de me sentir un peu seul, même au sein du groupe, mais ce soir-là, en juin 1964, à l'hôtel Railway de Harrow, à l'ouest de Londres, au premier concert des Who, je suis invincible.
Nous jouons du R&B : « Smokestack Lightning », « I'm a Man », « Road Runner » et d'autres grands classiques. Je frotte ma Rickenbacker hurlante contre mon pied de micro. Je joue avec l'interrupteur que je viens d'y adapter, pour la faire crachoter, crépiter, et elle arrose le public de rafales de son. Je soulève ma guitare d'un coup brusque - un immense frisson m'envahit quand j'entends son grondement se muer en un terrible rugissement ; je lève les yeux, et en la retirant du trou que je viens de faire dans le plafond, je vois que la tête de la guitare est cassée.
C'est là, en une fraction de seconde, que je prends une décision - frénétiquement, je cogne la guitare au plafond, encore et encore. Si au début la tête était simplement brisée net, elle est maintenant éclatée en plusieurs morceaux. Je la présente triomphalement à la foule. Je ne l'ai pas cassée, non : je l'ai sculptée pour elle. Puis je jette la guitare complètement explosée à terre, attrape ma toute nouvelle Rickenbacker douze cordes et je continue le concert.
Ce mardi soir-là, j'ai découvert quelque chose de plus puissant que les mots, bien plus émouvant que mes pauvres tentatives de jeune Blanc de faire du blues. En retour, j'ai reçu les acclamations retentissantes du public. La semaine suivante, dans le même club, j'ai manqué de guitares, et du coup j'ai renversé la pile d'amplificateurs Marshall. N'étant pas du genre à se faire voler la vedette, notre batteur Keith Moon m'a imité en renversant sa batterie à coups de pied. Roger s'est mis à frotter son micro sur les cymbales fendues de Keith. Certains pensaient que ces destructions n'étaient qu'un gimmick, mais moi je savais que le monde était en train de changer, et que nous faisions passer un message. La manière conventionnelle de faire de la musique n'en avait plus pour longtemps."
Pete Townshend, in Who I am, trad. Laura Sanchon Seeger & Vincent Guilly, Michel Lafon ed., 2013
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